Résumé
Origines et carrières des trois films
La Môme, le film d'Olivier Dahan, inspiré de l’autobiographie d'Edith Piaf, a connu un immense succès public en France. Mais sa carrière ne s'est pas arrêtée là puisque le film a été adapté au Etats-unis sous le titre La Vie en Rose. Sagan, de Diane Kurys, était à l'origine un téléfilm de trois heures. Le film sortie au cinéma en est une version raccourcie. Pour Coco avant Chanel Anne Fontaine s'est inspiré de la biographie d'Edmonde Charles-Roux aux éditions Grasset Irrégulière. Plusieurs projets d'écritures aussi bien littéraires que cinématographiques autour de la vie de Gabrielle Chanel ont vu le jour assez récemment. Par ailleurs, Pierre Murat nous rapelle dans un article de Télérama.fr que Gabrielle Chanel avait déjà été incarnée au cinéma par Katharine Hepburn Danielle Darrieux, Marie-France Pisier, Shirley MacLaine, Barbora Bobulova…
Quand les étoiles du cinéma français rencontrent les stars de la culture française
La qualité d'interprétation de l'acteur principal est un des attendus inconditionnels du genre biopic. Maquillage, mimétisme, … tout sera bon pour provoquer cette alchimie et susciter la fascination des spectateurs. Les succès de nos trois biopics féminins sont indissociables du choix des actrices et de leur travail de composition. Qu'elles soit saluées ou dépréciées, les performances d'actrices sont l'un des ressorts majeurs des films et de leurs dispositifs de promotion. A tel point que certains observateurs vont jusqu'à se demander : Une "performance" d’acteur peut-elle "faire" un film ? Épitextes consacrés du cinéma, les récits qui entourent le tournage sont livrés lors des interviews filmées ou écrites qui rythment les campagnes de promotion. Ces récits rejoignent l'aura du film et contribuent à en former la légende a posteriori - mais aussi parfois dès le lancement du film. Concernant les films biographiques, le public raffole d'anecdotes qui participent à la mystification de la rencontre entre l'acteur et son personnage. Attendus au tournant, les promoteurs du film savent qu'ils vont devoir objectiver ce déclic intime avec une force de conviction toute particulière. "C'était long et difficile", récompensée 23 fois pour sa performance, Marion Cotillard a eu ainsi maintes fois l'occasion de parler de son travail de composition. Sylvie Testud quand à elle, s'est exprimé sur l'embarras qu'a suscité chez elle l'attente d'une telle performance. Enfin pour Anne Fontaine, le choix de l'actrice Audrey Tautou pour incarner Coco Chanel s'est présenté comme une évidence.
Le récit historique sous emprise du mélodrame
Pour les cinéastes comme pour les acteurs, le genre biopic induit une réapropriatation de l'histoire. En amont, le travail de documentation permet d'avoir une bonne connaissance de la vie du personnage titre, mais aussi de comprendre son époque pour mieux l'ancrer dans son contexte d'évolution. Les dialogues, les décors, les costumes, la mise en scène doivent rendre justice à l'histoire, tout en lui conférant les attributs du spectacle. Un exercice délicat et très exposé à la critique. Les réalisateur tendent cependant à se libérer du "diktat biographique" (Anne Fontaine) et à "retrouver l'esprit plutôt qu'en conserver la lettre" (Diane Kurys). Il ne sera pas rare, pour justifier les libertés prises par les réalisateurs, de voir utiliser l'argument selon lequel le film ressemble à l'artiste. On lui attribue par homologie les caractères qui définissent le personnage central :
Je crois que si elle [Françoise Sagan] voyait le film, elle ne serait pas trop mécontente, y compris en ce qui concerne les tricheries : elle adorait inventer !
Diane Kurys, Interview tirée du dossier de presse de Sagan
Le mélodrame au cinéma est caractérisé par l'oscillation entre les moments de joie et les moments de détresse. Passion, fragilité, isolation, amour, succès, doutes, ... la vie d'artiste fournit au cinéaste une matière narrative mélodramatique. L'idée n'est jamais loin de faire naître l'envol artistique du drame et de la désillusion.
Jean-Baptiste Thoret, commentant sur avcesar.com le film Mesrine de Jean-François Richet, attire l'attention de ses lecteurs sur les "pièges" du genre biopic :
Ici, pas de carnaval pour les seconds couteaux, même s’ils s’appellent Depardieu, Sagnier, Lanvin ou Gourmet. Pas de trauma originel non plus éclairant après coup le destin du personnage. Encore moins de Rosebud planqué au fond d’un placard.
Le récit d'une vie passée est souvent déformée par le fait qu'on en connaisse la fin. Audrey Tautou fait appel à sa propre expérience d'artiste pour montrer qu'un succès, même mérité ou pressenti, n'est jamais annoncé, et ne peut être vécu comme tel :
J’étais comme tout le monde, j’essayais d’avancer dans le doute, le questionnement et l’incertitude. ( Dossier de presse de Coco avant Chanel )
Jouer le jeu du biopic revient parfois verser dans les poncifs du genre. Parmi ces poncifs, un dispositif narratif qui dévoile au public le secret intîme et profond de la détermination du personnage, son "rosebud".
Récit et transmission de la culture : des personnages modernes érigés en monuments
Selon Violette Rouchy, auteur de la thèse La Reine Margot : Genèse et réalisation d’un film historique, le genre historique classique obéit à des canons : reconstitution « de qualité », budget important alloué à cet effort, narration linéaire, présence de héros-type. Nos biopics, réalisés dans les années 2000 et ancrés dans la culture cinématographique moderne, s'accomodent mal du genre historique ainsi circonscrit.
La culture passée, d'une façon ou d'une autre, se cristallise dans les mémoires. Cette « mémoire simple »(Barbara Velasco) est plus aisément transmise à l'oral, et véhiculée par les médias (Télévision et Cinéma). Le XXe siècle est ainsi chargé de noms propres, d'évènements marquants, de disques, de mode, … associés plus ou moins consciemment par la mémoire collective à des périodes culturelles. Le cinéma ancré dans l'histoire culturelle contribue à renforcer ces repères, leur donnant une forme instantanément intelligible. La « fiction patrimoniale », terme choisi en référence au « héritage film » anglo-saxon, définit ce genre filmique présent au cinéma mais aussi à la télévision. Pierre Beylot et Raphaëlle Moine dans leur ouvrage, Fictions patrimoniales sur grand et petit écran : contours et enjeux d'un genre intermédiatique, nous indiquent les traits communs qui permettrons de reconnaître ce genre : forte intermédialité, volonté de reconstitution ou de célébration du passé, lointain ou proche, ésthétique muséale, fonctions mémorielles et identitaires.
Dans Le cinéma français face aux genres, écrit sous la direction de Raphaelle Moine, Caroline Vernisse inscrit le biopic dans ce cette lignée de fictions patrimoniales. Objets de patrimoine au même titre que les monuments, les vies de nos artistes célèbres, comme les vies de nos hommes et femmes politiques, sont investis par les cinéastes. L'appropriation de ces fictions par le public, leur confère une fonction de commémoration du passé mais aussi de revalorisation dans le présent.
Les fictions patrimoniales ont (...) pour fonction de contenir l'angoisse commune d'une discontinuité insensée, de procurer l'illusion de la pérennité en fixant le passé dans le présent qui le conserve pour le futur. ( Pierre Beylot et Raphaëlle Moine )
Les marques extérieures du film historique ont beau être visibles de tous,(...) la portée du film est plus souvent liée au rapport que le passé reconstitué entretient avec le présent. (Antoine De Baecque, L'Histoire - Caméra )
Le genre patrimonial définit mieux nos biopics que le genre historique, mais pour autant, nous n'identifions pas clairement dans nos films de forts référents identitaires, nationaux, ou historiques. Moins conservateurs, nos biopics véhiculent une certaine idée de la modernité ne serait-ce que par le choix de leur sujet principal. Les vies de ces femmes, qui provoquent quasiment à elles-seules le bouleversement des codes qui pesaient sur leur métiers, peuvent-elles être contées autrement qu'avec modernité ?
« Des amis, des amours, des emmerdes ». Ainsi peut-on résumer les vies tourmentées des personnages qui nous occupent. Le canevas mélodramatique, même au cinéma, n'est pas réservé aux personnes célèbres. Malgré les destinées extraordinaires et les légendes qui entourent leurs vies, les hommages rendus par les films tendent à rendre ces personnages accessibles. Les personnages principaux sont systématiquement entourés d'une bande de seconds rôles. Ces personnages ont un rôle important. Ils sont les premiers récepteurs de la moderrnité du personnage principal (au côté du public) tout en étant généralement moins marginaux.
Jusqu'à quels point peut-on actualiser le passé ? La question s'est posée à propos de l'adaptation de la vie de Marie-Antoinette dans le film éponyme de Sofia Coppola. L'auteur du film, s'il adopte une vision moderne, n'est pas pour autant tenu de tomber dans l'anachronisme. Chaque auteur modèle librement son film en fonction du regard présent qu'il porte sur le passé. Si les historiens et spécialistes ne s'y retrouvent pas, le public est en revanche souvent séduit.