Introduction à la Web science
Il y a cinquante ans naissait la computer science
La discipline informatique est née au début des années 1940 aux États-Unis. Elle s’est enrichit au fil des travaux de pionniers tels Alan Turing, Kurt Godel, Ada Lovelace, John Von Neumann, Paul Baran, Vannevar Bush et J.C.R. Licklider ( 1 et 2). Le parcours de J.C.R. Licklider, souvent appelé Lick, est particulièrement intéressant. Titulaire de trois licences en physiques, mathématiques et psychologie, Lick s’était spécialisé en psycho-acoustique avant de s’intéresser de près à l’informatique. En 1950, il intègre le déjà célèbre MIT, Institut de Technologie du Massachusetts. Sa formation de psychologue lui offre une perspective unique dans le champ de l’informatique (3). Ces publications resteront d’ailleurs célèbres pour leur force prospective et visionnaire (4 et 5). En 1962, Lick est recruté par l’ARPA (Advanced Research Projects Agency), fond de recherche dépendant du Ministère de la défense américaine, et trouve les meilleurs informaticiens du moment pour son projet de recherche. A l’époque leur projet passe pour utopique : travailler à une mise en réseau des différents laboratoire de recherche. Pourtant dans les laboratoires du MIT, plusieurs démonstrations de time sharing ont déjà été couronnées de succès :
Vidéo proposée par le Computer History Museum
Mais en 1963, le Projet MAC, suggéré par Lick, financé par l’ARPA et chapeauté par le MIT, permet à plusieurs dizaines de personnes de se connecter simultanément au même ordinateur, de travailler sur un même document, et de partager l’exploitation d’une même base de données (6). Forte du succès de cette entreprise et de l’engouement suscité par les perspectives offertes, la computer science, devenue un organe de connaissance à part entière, se voit attribuer ses premiers départements et programmes universitaires dans les universités de Purdue et de Stanford (7). Les laboratoires de recherche dédiés à l’informatique émergent au même moment. Qu’en est-il cinquante ans plus tard ?
Aujourd’hui la Web Science pose un nouveau défi
Comme l’a rappelé Richard Dawkins (8), la mise en réseau du Projet MAC passe pour banale dans « le monde de l’après Tim Berners-Lee ». Aujourd’hui, l’internet est bien plus qu’une liaison expérimentale d’un ordinateur central à des ordinateurs satellites. Pourtant, malgré le décalage entre les expériences informatiques des années 1960 et l’explosion organique du web des années 2000, le challenge des Web scientist diffère peu de celui des computer scientists de l’époque : comment faire un meilleur usage de cette technologie ? Cet éclairage partiel sur l’émergence de la discipline informatique aura eu le mérite de mettre en perspective les actions menées aujourd’hui au sein même des institutions historiques de la computer science, pour promouvoir la Web science. En effet, la WSRI (Web Science Research Initiative) naît en 2006 sous l’impulsion du CSAIL (Laboratoire de Computer Science et d’Intelligence Artificielle du MIT) et du département ECS de l’Université de Southampton au Royaume-Uni, spécialisé dans l’électronique et la computer science. Près de cinquante ans après les débuts de la computer science, dont elles ont été les fers de lance, ces deux institutions bénéficient d’une hégémonie certaine dans ce domaine.
Leur annonce officielle du lancement de la Web science, prend alors la forme d’une invitation (9) : les chercheurs devraient concentrer leurs recherches sur le web autour d’un programme commun, qui embrasserait toutes les disciplines concernées par l’étude du Web. À la différence des pionniers des années 1940 à 1960, les chercheurs peuvent aujourd’hui s’appuyer sur un corpus de recherches considérable. En effet, bien que le web en soit à ces prémices, les travaux de recherches l’entourant sont déjà légion, appliquant différentes matrices disciplinaires à cet objet aux multiples facettes. Fallait-il attendre que les institutions les plus autorisées baptisent la Web science, pour s’attacher à comprendre cet objet qui était déjà en train de révolutionner le monde ?
Pour les promoteurs de la Web science, le défi n’est pas de créer la science du web, mais de coordonner les différentes initiatives de recherches sur le Web, de les soutenir dans un esprit explicitement interdisciplinaire, pour en extraire le maximum de sens et de pratique. Coordonner et soutenir les recherches sur le World Wide Web, cela implique par exemple de formuler au nom de la communauté de chercheurs une stratégie de recherche, d’encadrer le développement des programmes pédagogiques, et d’accompagner les nouveaux venus dans cette discipline émergente (10). Afin de poursuivre ces activités et de soutenir le développement de la Web Science, les directeurs de la WSRI ont créé le Web Science Trust (WST), qui a pour objectif d’encourager la participation la plus large au développement de la Web Science. Bien relayé par ces deux organismes fondateurs, et à l’aide d’une campagne de lancement internationale et multi-canal, le concept de Web science a pris de l’importance. Aussi, la démarche promotionnelle des différents acteurs de la Web science n’est jamais bien loin de leur démarche de légitimation scientifique.
Interdisciplinarité et prospective
Nous sommes sans aucun doute à l’aube d’un développement bien plus important des recherches sur le web. L’ensemble des promoteurs de la Web science le répètent à l’unisson :
We are lacking the conceptual tools and focused effort required to understand the Web.
O’Hara Kieron, Hall Wendy, « Web Science, Trust on the Web : Some Web Science Research Challenges »,
U.O.C. Papers, 2008 (11)
Les théoriciens de la science chercherons volontiers leur modèle dans les sciences dures, pour prôner l’adoption d’un socle commun pour le savoir :
En terme de gestion des connaissances, on peut dire que les sciences de la nature ont réussi à rendre une part importante de leur savoir explicite, partageable, opératoire et capable d’enrichissement mutuel.
Lévy Pierre, « Nouvelle responsabilité des savants », Manière de voir, n°109, février - mars 2010 (12)
Comment alors harmoniser les outils conceptuels, alors que la nature même du projet Web science se veut multi-disciplinaire, à la croisée des science humaines et des sciences dures ? Comment partager et discuter le savoir accumulé, sans partager dans une communauté scientifique le même métalangage, des même normes sémantiques, conceptuelles et épistémologiques ? Face à cette première pierre d’achoppement, les auteurs de la Web science font preuve d’une grande force démonstrative, fournissant à longueur d’articles la preuve selon laquelle cette discipline pourra et devra se nourrir des apports de différents champs disciplinaires.
Bien que centrale dans notre sujet, l’interdisciplinarité soulève des questionnements qui concernent de façon plus large les sciences en général et leur épistémologie. Il est en revanche une autre question, qui nous concernera plus directement, et qui relève de la dimension prospective inhérente au projet de la Web science. Ce projet propose une priorité commune, le web sémantique, étendard derrière lequel se mobilisent les scientifiques volontaires de la future Web science. La Web science est amenée à tisser sur ce terrain des liens profonds avec la recherche en Intelligence Artificielle, l’une des disciplines historiques desquelles elle résulte. Inversement, les sciences sociales semblent entourer ce projet d’amélioration du contenu sémantique du web, comme pour entériner son bien-fondé :
Web science is about making powerful new tools for humanity, and doing it with our eyes open.
Berners-Lee Tim,Hall Wendy, Hendler James, Shadbolt Nigel, Weitzner Daniel,
« Creating a Science of the Web », Science, 2006 (13)
Les promoteurs de la Web science peuvent-il orienter le travail des chercheurs sans discuter de la légitimité d’un telle priorisation ? Laissent-ils la place dans leur agenda de recherche à des
ambitions prospectives divergentes ? La question se posera d’autant plus que, de par son format ouvert, le web offre implicitement la possibilité d’imaginer son développement futur. Aussi au regard des différentes futurologies envisagées, le web sémantique ne fait pas l’unanimité auprès des chercheurs. Pour les promoteurs de la Web science, le web sémantique est le premier challenge annoncé, le projet fondateur à l’année zéro de leur histoire. Doit-on pour autant envisager le web sémantique comme une matrice de la web science à l’instant T de son développement, un projet propre à son processus d’institutionnalisation ? Ou bien est-il destiné à rester la target visée par l’ensemble de la communauté des Web scientist, le paradigme qui leur permettra d’envisager le web dans un système de représentation commun ?
Sources et références bibliographiques
- Denning Peter J., « Computer Science : The Discipline », Encyclopedia of Computer Science, 2000
- Serres Alexandre, Aux sources d’Internet : l’émergence d’ARPANET, Université Rennes 2, octobre 2000
- « J.C.R. Licklider », sur le site Internet Pioneers, <http://www.ibiblio.org/pioneers/licklider.html>, consulté le 28/02/10
- Licklider Joseph C.R., Memorandum for members and affiliates of the Intergalactic Computer Network, ARPA, 23 avril 1963
- Licklider Joseph C.R. « Man-Computer Symbiosis », IRE Transactions on Human Factors in Electronics, vol. HFE-1, 4-11, mars 1960
- Serres Alexandre, « Regard sur les origines des communautés virtuelles : les communautés en ligne et le temps partagé. Un exemple d’hybride socio-technique. » Texte d’une intervention au colloque Écritures en ligne : pratiques et communautés, Université Rennes 2, CERCOR, 27 septembre 2002, p. 2-3
- « History in the Computing Curriculum » sur le site History of Computing, <http://www.comphist.org/pdfs/CompHist_9812tla5.pdf>, consulté le 28/02/03
- Dawkins Richard, « Net Gain », sur le site Edge World Question Center, <http://www.edge.org/q2010/q10_print.html#saff>, consulté le 28/02/03
- Shneiderman B., « Web Science : A Provocative Invitation To Computer Science », Communications of the ACM, 2007, vol. 50, n° 6, p. 25-27
- « About Web Science Trust » sur le site Webscience.org consulté le 28/02/2010, <http://www.webscience.org/trust.html>
- O’Hara Kieron, Hall Wendy, « Web Science, Trust on the Web : Some Web Science Research Challenges », U.O.C. Papers, 2008/10, Iss. 7
- Lévy Pierre, « Nouvelle responsabilité des savants », Manière de voir, n°109, février - mars 2010, p. 40
- Berners-Lee Tim,Hall Wendy, Hendler James, Shadbolt Nigel, Weitzner Daniel, « Creating a Science of the Web », Science, 2006/08/11, vol313, p.769-771
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